Dossier paru dans le  Magazine L’histoire N° 176 - Avril 1994

Vendée Les crimes des colonnes infernales

Il y a deux cent ans , les "colonnes infernales"  du Général Turreau ravageaient la Vendée. Organisant, pendant plusieurs mois, le massacre systématique de la population civile. Turreau, jugé l’année suivante par un tribunal militaire, a été acquitté. Alors, qui est responsable de ces dizaines de milliers de morts ? Aujourd’hui encore, la question divise les historiens. Nous avons donné la parole à trois d’entre eux.

L'insurrection vendéenne débute, comme dans tout l'Ouest armoricain, les 11, 12 et 13 mars 1793 (cf repères chronologiques). Une victoire initiale sur les républicains, le 19, permet aux insurgés du département de la Vendée et des régions limitrophes de se donner des chefs et de s'organiser en véritables armées, bientôt fédérées en une Armée catholique et Royale avec commandement unique. Mais après avoir profité des carences et des fautes des troupes républicaines, les Vendéens doivent faire face, à partir du mois d'août, à des troupes aguerries et nombreuses. Battus à Cholet le 17 octobre, ils tentent alors, au nord de la Loire, la " virée de galerne ", qui tourne au désastre.

Le 23 décembre, ils sont écrasés dans les marais de Savenay. La révolte vendéenne n'est cependant pas anéantie. Noirmoutier est toujours aux mains des rebelles, la troupe de Charette est intacte, et des chefs tels que Stofflet, La Rochejaquelein, Sapinaud ou Joly demeurent actifs.

Afin de mettre un terme à cette guerre civile, la Convention nomme le général de division Louis Marie Turreau au poste de commandant en chef de l'armée de l'Ouest. Celui-ci arrive sur place le 23 décembre et, le 19 janvier 1794, adresse son plan au Comité de salut public : échelonnées sur une ligne allant des Ponts-de-Cé, au nord, à Saint-Maixent, au sud, six divisions ont reçu l'ordre de former deux colonnes mobiles chacune, afin de ratisser le territoire insurgé d'est en ouest. Il est prévu que treize villes seront épargnées et que, les grains et les foins une fois enlevés, le pays sera incendié. Turreau précise dans ses instructions aux chefs de colonnes : " Les villages, métairies, bois, landes, genêts et généralement tout ce qui peut être brûlé sera livré aux flammes. " En ce qui concerne les populations, la consigne d'extermination vise les seuls " brigands trouvés les armes à la main ou convaincus de les avoir prises ", y compris " les filles, femmes et enfants qui seront dans ce cas ". On fera de même pour " les personnes seulement suspectes ". Avec de pareilles consignes et dans le climat qui était celui de la Vendée insurgée en ce mois de janvier 1794, tout va dépendre des généraux qui commandent les douze colonnes, bien que Turreau ait exigé de chacun d'eux qu'il reste en correspondance quotidienne avec lui et n'agisse que sous son contrôle. La répression organisée durera jusqu'au 17 mai, date à laquelle Turreau est relevé de ses fonctions.

Aujourd'hui, aucun historien ne met plus en doute l'horreur des massacres perpétrés par les colonnes infernales, même si le chiffre des victimes continue à faire problème, comme, d'ailleurs, celui des victimes de l'ensemble de la guerre, 200 000 peut-être au total. En revanche, on s'interroge encore pour savoir à qui incombe la responsabilité de cette répression. Tour à tour, trois historiens de la guerre de Vendée exposent, ici, leur point de vue.

Pour Jean-Clément Martin,  professeur à l'université de Nantes et auteur notamment de "La Vendée et la France" (Le Seuil, 1987), "La Vendée de la mémoire" (Le Seuil, 1989), et "Le Massacre des Lucs" (Geste édition, 1992), le sinistre épisode ne s'explique qu'en fonction des luttes internes qui divisent la Convention. Turreau est l'homme des hébertistes qui prônent une répression sans pitié ; leur chute, le 23 mars, entraîne bientôt celle du commandant en chef de l'armée de l'Ouest.

Pour Patrice Leclercq, professeur d'histoire et auteur d'un mémoire sur "Louis-Marie Turreau de Linières, baron de Garambouville. Un patriote victime de l'histoire ", Turreau n'a pas ordonné le massacre systématique de la population vendéenne ; il a seulement appliqué les méthodes militaires classiques de son temps ; par ailleurs, certains de ses subordonnés ont outrepassé ses directives.

Enfin, pour Alain Gérard, auteur de "Pourquoi la Vendée ?" (A. Colin, 1990) et "La Vendée, 17891793" (Champ-Vallon, 1993), Turreau n'est qu'un instrument ; la vraie responsabilité du massacre incombe à une idéologie révolutionnaire qui n'a pu éviter la dérive " totalitaire ". Il est sûr, en tout cas, que si le devoir de l'historien est de comprendre, non de juger, le dossier des colonnes infernales reste encore ouvert.

François Lebrun

Thèse de Jean-Clément Martin "Turreau, criminel de guerre"
Thèse de Patrice Leclerq "Une guerre ordinaire"