Esquisse d'un
Par Jean-Luc d'Albeloy , 18-03-2003.
La religion est l’espace dans lequel se déploie la
manifestation du sacré et, partant, de l’origine, donc des « principes ». La
sophia perennis doit être cultivée au-delà de toute forme, pour nous permettre
de remonter jusqu’à la source ontologique du réel. Mais la nécessité d’une «
langue » religieuse particulière s’impose néanmoins avec force hic et nunc.
Dans l’Europe actuelle, la «
langue » religieuse chrétienne est doublement « traditionnelle » : d’une part
comme expression particulière de principes métaphysiques cosmiques (part
spirituelle), d’autre part comme héritage historique concret d’un patrimoine
autochtone pluriséculaire (part incarnée). Europe ou la Chrétienté, a pu ainsi
écrire Novalis. Conservateur de facto d’éléments païens, notamment perses,
grecs, romains et celtes, la religion chrétienne est une création
essentiellement européenne, forgée par les empereurs romains, puis byzantins,
carolingiens et ottoniens, et par la haute noblesse de ces mêmes empires, puis
des royaumes qui en sont issus. Ce culte est en outre administré par des
Églises conçues en termes organicistes (Corps mystique), et filles du système
administratif romain. C’est précisément comme héritières de la tradition
impériale romaine, qui fut le mythe structurateur de l’œcumène européen
médiéval, qu’elles peuvent contribuer à rassembler le continent autour d’un
mythe renouvelé, et à lui rendre ainsi une force qui ne peut puiser que dans le
sens - celui que donne la Lumière.
Ce mythe est celui d’une «Troisième
Rome chrétienne», ou plus exactement
d’un «Troisième Règne» ou «Tiers Âge» de l’impérialité de spiritualité
chrétienne en Europe. Celle-ci a en effet connu un premier âge antique où la
Chrétienté était une (l’Empire romain chrétien), puis un deuxième âge médiéval
et moderne (Empire romain d’Orient, Empire d’Occident carolingien, Saint Empire
romain germanique continué par l’Empire autro-hongrois, Empire russe), où
l’Église s’est divisée (1054, 1517). En cette aube du troisième millénaire
chrétien, l’heure est désormais venue d’un tiers âge postmoderne, à même
d’édifier un Imperium europaeum rassemblant l’ensemble des nations du continent
dans une foi renouvelée : un «Saint-Empire européen», dans lequel la Chrétienté
a vocation à retrouver son unité originelle.
La spiritualité de ce «Troisième
Règne» de l’impérialité chrétienne reposera elle-même, sub specie
interioritatis, sur un «Troisième Règne» de la Tradition, comprise comme corpus
exégétique européen. Cette Tradition ecclésialement conçue devra en effet faire
retour à la «sapience» authentique, providentiellement retrouvée par le «pérennialisme»
contemporain, sous l’influence déterminante du français René Guénon et, plus
encore, de ceux de ses disciples chrétiens qui ont su le dépasser. Une «troisième
synthèse», en quelque sorte, au sein de la Tradition ecclésiale : après
l’apport prééminent du platonisme dans l’Antiquité à partir de la patristique
d’Orient, puis de l’aristotélisme au Moyen Âge en Occident, celui d’un «guénonisme»
à l’échelle continentale pour sortir des temps modernes - et accomplir le cycle
chrétien de la civilisation européenne.
De façon générale, cette synthèse
devra avoir pour manifestation un quadruple effort de renouveau, entrepris
particulièrement par les élites des trois confessions conservant la référence à
la «catholicité» et donc dans une certaine mesure à l’impérialité (Églises
catholique romaine, catholiques orthodoxes et anglo-catholique), d’une façon
convergente qui devra permettre d’aboutir à une communion œcuménique européenne
(dans l’esprit de celle qu’avait appelée de ses vœux, entre autres auteurs
traditionalistes, Franz von Baader), prélude à une réunification ecclésiale
complète :
- une spiritualité «cosmique»,
favorisée en particulier par la réintégration de la Gnosis au sommet de
l’édifice théologique, avec l’appui du pérennialisme contemporain, lui-même
convergeant avec la «théologie mystique de l’Église d’Orient» (Vladimir Lossky)
et revivifiant la haute mystique contemplative mais aussi guerrière d’Occident
;
- une «théologie de la culture»,
replaçant la foi chrétienne dans le terreau culturel européen : restriction de
la « lecture spirituelle » de la partie vétéro-testamentaire du récit biblique,
au profit de l’avènement d’une «lecture spirituelle» de l’immense patrimoine
sacré des mythes païens européens ; limitation du statut d’ « Écriture sainte » à ce qui concerne strictement la
Parole du Christ, c’est-à-dire au seul «Évangile» (ou «Evangelion», pour
reprendre le terme de l’Église de Marcion), dans une perspective néo-marcionite
; précellence, dans l’interprétation de cette «Écriture sainte» redéfinie, du
Christ divin et universel sur l’homme Jésus, incarné dans un contexte
nécessaire mais contingent ; précellence plus générale, en outre, de l’«esprit»
de la Parole du Christ sur la «lettre» de ces écrits, qui l’ont nécessairement
imparfaitement fixée, son sens continuant de se dévoiler dans la compréhension
progressive qu’en dégage la Tradition ecclésiale, sous l’inspiration du Paraclet
; introduction dans la liturgie de textes du sacerdoce européen, en particulier
des mystiques ; référence systématique, dans les offices dominicaux notamment,
aux saints, aux souverains et aux héros chrétiens, en particulier nationaux,
voire locaux ; etc ;
- une concrétisation de cet
enracinement spirituel par un enracinement physique, grâce à une reprise de
l’architecture sacrale traditionnelle (restauration des sites byzantins, romans
et gothiques, construction de nouveaux sites selon ces traditions), ainsi que
des autres disciplines de l’art sacré européen (sculpture, peinture, chant,
musique), enfin de l’art sacerdotal rituel (vêtements liturgiques, rites,
langues sacrées impériales - latin de la première Rome ; grec ancien de la
deuxième, Byzance ; slavon de la troisième, Moscou) ;
- ue progressif entérinement
ecclésial de cet enracinement, par une conception de la communion œcuménique
européenne formulée selon l’ecclésiologie propre à l’Orthodoxie : des diocèses
très enracinés et largement autonomes (épiscopocentrisme traditionnel),
rassemblés en Églises nationales rendant inséparable spiritualité et identité
des peuples, elles-mêmes ayant pour seul chef ultime le Christ Cosmocrator
propre à la tradition spirituelle de l’Europe.
De façon plus spécifique, il
conviendra de s’appuyer sur les éléments les plus propices à une
réappropriation, dans le christianisme, des racines païennes de la spiritualité
européenne :
- le folklore, au meilleur sens
du terme, pagano-chrétien. Syncrétisme présent dès l’origine de l’Église
romaine, puis épanoui pendant quinze siècles, demeuré actif jusqu’à la seconde
moitié du XXe s. dans certaines campagnes, et encore vivant aujourd’hui dans la
dimension profonde de la plupart des fêtes (Épiphanie, Chandeleur, Pâques, Saint-Jean
d’été, Toussaint, Noël) ;
- le platonisme, majoritaire dans
l’Église constantinienne indivise, et demeuré tel dans l’Église orthodoxe ;
- le «christianisme celtique», en
particulier irlandais, mais aussi gallo-romain ;
- la chanson de geste
occidentale. Roman de la Table Ronde, œuvres des troubadours et ménestrels,
etc. ;
- la chevalerie, née dans la
Chrétienté d’Occident vers l’an mil ; survivant de façon symbolique dans
certains ordres «chevaleresques» contemporains, et plus encore chez nombre de
groupements militants actuels ;
- les Templiers et les autres
ordres religieux militaires (en particulier espagnols), incarnation de la plus
authentique spiritualité européenne au sein de l’Église occidentale médiévale ;
- le monachisme bénédictin, et sa
filiation cistercienne ; avec une attention particulière pour l’œuvre de
restauration de Dom Guéranger et sa continuation par l’abbaye de Solesmes (et
ses abbayes «filles») ;
- le «mouvement liturgique» en
cours dans l’Église d’Occident depuis le XIXe s. ; notamment les efforts de
restauration du chant grégorien d’une part, et d’adaptation des chants
orthodoxes d’autre part ;
- l’aristotélisme, intégré dans
le thomisme, donc dans la théologie occidentale, à partir du XIIIe s. ; vivant
encore dans les courants thomistes traditionnels actuels ;
- l’autocéphalisme orthodoxe, le
gallicanisme, mais aussi certains traits de l’anglicanisme de la High Church,
et de façon générale tous les mouvements ecclésiaux d’autonomie nationale se
fondant sur la Tradition (et non sur son rejet comme le font les Églises
nationales strictement protestantes) ;
- la Contre-Révolution, présente
en France puis dans toute l’Europe occidentale à partir de 1789 ; présente
aussi en Europe orientale à partir de 1917 ;
- l’ «ésotérisme chrétien», en
particulier le courant chrétien de l’école «pérennialiste», qui s’est répandu
dans toute l’Europe au cours du XXe siècle (mais qui s’appuie sur des éléments
présents tout au long de l’histoire du christianisme : «Gnose» des Pères de
l’Église, hermétisme des ordres et confréries médiévales, symbolisme de la
Renaissance, etc.).
Dans cette optique générale, on
voit qu’il sera nécessaire, pour l’édification d’une communion œcuménique
européocentrique - c’est-à-dire une nouvelle Chrétienté -, de tendre à ne
conserver du protestantisme que la partie de son organisation qui a produit des
Églises nationales fortement enracinées, notamment le principe qui y fait du
roi le chef temporel de l’Église du royaume ; à conserver du catholicisme
romain, en revanche, l’ensemble de son patrimoine culturel (architectural,
pictural, musical, etc.) et la meilleure part de sa liturgie ancienne ; et à
conserver de l’Orthodoxie, restée la plus « traditionnelle » - aux deux sens du
terme - des trois confessions chrétiennes, la plupart des éléments
(ecclésiologiques, liturgiques et théologiques). En dépit de cette valeur
inégale de chacune des trois confessions, chaque nation a vocation à demeurer
fidèle à la confession que sa tradition historique désigne, et à cheminer de
l’intérieur de cette tradition vers une complète communion ecclésiale
continentale.
À l’égard de la confession
majoritaire sur le continent, le catholicisme romain, il convient de veiller à
désamorcer le tropisme universaliste, issu de l’évolution de sa théologie, que
son poids quantitatif renforce encore. Dans cette optique, il est indispensable
que ses fidèles acclimatent la notion d’«Église catholique européenne» - ou d’«euro-catholicisme»
-, en redéfinissant le sens du mot «catholicism» (du grec katholikos : «universel»,
ou plus précisément « selon le tout », la nuance étant évidemment
d’importance), au spirituel comme au temporel. Au spirituel comme «cosmicisme»
: une foi dans l’ordre de l’univers, le «Tout» cosmique, et non un
universalisme. Au temporel, comme «œcuménisme impérial» : une Église couvrant
le « tout » de l’Europe, mais non la planète selon un mondialisme
indifférencié. Car une tradition religieuse ne peut cultiver la connaissance la
plus élevée qu’en s’enracinant dans le sol d’une civilisation précise.
L’objectif final est celui d’une
réunification des Églises d’Occident et d’Orient, dans un esprit de renaissance
de l’Église romaine indivise, fondée par l’Empereur Constantin au IVe s. (313).
Ce retour d’une Église impériale indivise ne sera pas autre chose que la
manifestation, dans l’ordre historique, de ce qu’est la Parousie dans l’ordre
théologique : le retour du Christ en Gloire - le règne du Christ Glorieux.
La Chrétienté, ainsi rendue à sa
substance ancienne pour l’accomplir, apparaîtrait à nouveau clairement, à l’âge
postmoderne, comme ce qu’elle n’a jamais cessé d’être inconsciemment : un Corps
mystique européen, animé par une foi pagano-chrétienne, conservée hors
d’atteinte des altérations extérieures dans les expressions de son symbolisme.
Disposant aujourd’hui d’un potentiel de quelque 550 millions de baptisés (287
millions de catholiques, 86 millions de protestants et 167 millions
d’orthodoxes), cette Chrétienté régénérée pourrait ramener l’unité spirituelle
à l’intérieur des frontières du continent, sans chercher à prolonger cette
unité à l’extérieur de celles-ci, ce qui ne constituerait guère qu’une
ingérence illégitime dans la vie religieuse propre des autres espaces
civilisationnels.
Enfin, au plan intérieur des
États européens, à l’opposé des principes délétères de la «laïcité», les
Églises nationales, exerçant une souveraineté spirituelle sur leurs peuples de
fidèles, dont elles défendraient étroitement les intérêts temporels tout en les
guidant vers leur bien spirituel, devraient disposer à cette fin d’un large
champ de compétence : connaissance (métaphysique, philosophique, scientifique),
culte (liturgie, sacrements, entretien des lieux de culte) et enseignement
(formation du sacerdoce ; formation religieuse des laïques ; patronages ;
scoutisme ; enseignement scolaire primaire, secondaire et supérieur, ainsi que
professionnel). Soit une expression chrétienne des exigences pérennes de la «première
fonction» de la tripartition indo-européenne, si bien mise en lumière par
Georges Dumézil. Afin de retrouver cette verticalité qui seule permet de vivre
debout.
Saint Benoît, patron de l’Europe,
saints Cyrille et Méthode, co-patrons de l’Europe, priez pour nous!
Esquissé le 9 mars 2003,
1er dimanche du Carême,
dimanche du Triomphe de l’Orthodoxie.