Texte
transmis par le Schtroumpf du Roi, le 16 juillet 2001.
ou
comment on gagnerait à parler de patrie plutôt que de nation.

Fustel de Coulanges, la Cité antique,
chapitre XIII : Le patriotisme. L’Exil.
Le mot patrie chez les anciens signifiait la terre des pères
Terra patria. La patrie de chaque homme était la part de sol que
sa religion domestique ou nationale avait sanctifiée ; la terre où étaient
déposés les ossements de ses ancêtres et que leurs âmes occupaient. La petite
patrie était l’enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande
patrie était la cité, avec son prytanée et ses héros, avec son enceinte sacrée
et son territoire marqué par la religion. “ Terre sacrée de la
patrie ”, disaient les Grecs. Ce n’était pas un vain mot. Ce sol était
véritablement sacré pour l’homme, car il était habité par ses dieux. Etat,
Cité, Patrie, ces mots n’étaient pas une abstraction, comme chez les
modernes ; ils représentaient réellement tout un ensemble de divinités
locales avec un culte de chaque jour et des croyances puissantes sur l’âme.
On s’explique par là le
patriotisme des anciens, sentiment énergique qui était pour eux la vertu suprême
et auquel toutes les autres vertus venaient aboutir. Tout ce que l’homme pouvait
avoir de plus cher se confondait avec la patrie. En elle il trouvait son bien,
sa sécurité, son droit, sa foi, son dieu. En la perdant, il perdait tout, il
était presque impossible que l’intérêt privé fût en désaccord avec l’intérêt
public. Platon dit : C’est la patrie qui nous enfante, qui nous
nourrit, qui nous élève. Et Sophocle : C’est la patrie qui nous conserve.
Une telle patrie n’est pas seulement pour l’homme un domicile.
Qu’il quitte ces saintes murailles, qu’il franchisse les limites sacrées du
territoire, et il ne trouve plus pour lui ni religion ni lien social d’aucune
espèce. Partout ailleurs que dans sa patrie il est en dehors de la vie
régulière et du droit ; partout ailleurs il est sans dieu et en dehors de
la vie morale. Là seulement
il a sa dignité d’homme et ses devoirs. Il ne peut être homme que là.
La patrie tient l’homme attaché par un lien sacré. Il faut
l’aimer comme on aime une religion, lui obéir comme on obéit à Dieu. “ Il
faut se donner à elle tout entier, mettre tout en elle, lui vouer tout ”.
Il faut l’aimer glorieuse ou obscure, prospère ou malheureuse. Il faut l’aimer
dans ses bienfaits et l’aimer encore dans ses rigueurs. Socrate condamné par elle
sans raison ne doit pas moins l’aimer. Il faut l’aimer, comme Abraham aimait
son Dieu, jusqu’à lui sacrifier son fils. Il faut surtout savoir mourir pour
elle. Le Grec ou le Romain ne meurt guère par dévouement à un homme ou par
point d’honneur, mais à la patrie il doit sa vie. Car, si la patrie est attaquée,
c’est an religion qu’on attaque. Il combat véritablement pour ses autels, pour
ses foyers, pro aria et focis ; car, si l’ennemi s’empare de sa
ville, ses autels seront renversés, ses foyers éteints, ses tombeaux profanés,
ses dieux détruits, son culte effacé. L’amour de la patrie, c’est la piété des
anciens.
Il fallait que la possession de la patrie fût bien
précieuse ; car les anciens n’imaginaient guère de châtiment plus cruel
que d’en priver l’homme. La punition ordinaire des grands crimes était l’exil.
L’exil n’était pas seulement
l’interdiction du séjour de la ville et l’éloignement du sol de la patrie il
était en même temps l’interdiction du culte ; il contenait ce que les
modernes ont appelé l’excommunication. Exiler un homme, c’était, suivant la
formule usitée chez les Romains, lui interdire le feu et l’eau (1). Par ce feu,
il faut entendre le feu des sacrifices ; par cette eau, l’eau lustrale
(2). L’exil mettait donc un homme hors de la religion. A Sparte aussi, quand un
homme était privé du droit de cité, le feu lui était interdit (3). Un poète
athénien met dans la bouche d’un de ses personnages la formule terrible qui
frappait l’exilé “ Qu’il fuie, disait la sentence, et qu’il n’approche
jamais des temples. Que nul citoyen ne lui parle ni ne le reçoive ; que
nul ne l’admette aux prières ni aux sacrifices ; que nul ne lui présente
l’eau lustrale ” (4). Toute maison était souillée par sa présence. L’homme
qui l’accueillait devenait impur à son contact. “ Celui qui aura mangé ou
bu avec lui ou qui l’aura touché, disait la loi, devra se purifier ”.(5)
Sous le coup de cette excommunication, l’exilé ne pouvait prendre part à aucune
cérémonie religieuse ; il n’avait plus de culte, plus de repas sacrés,
plus de prières ; il était déshérité de sa part de religion.
Il faut bien songer que, pour les anciens, Dieu n’était pas
partout. S’ils avaient quelque vague idée d’une divinité de l’univers, ce
n’était pas celle-là qu’ils considéraient comme leur Providence et qu’ils
invoquaient. Les dieux de chaque homme étaient ceux qui habitaient sa maison,
son canton, sa ville. L’exilé, en laissant sa patrie derrière lui, laissait
aussi ses dieux. Il ne voyait plus nulle part de religion qui pût le consoler et
le protéger; il ne sentait plus de providence qui veillât sur lui ; le
bonheur de prier lui était ôté. Tout ce qui pouvait satisfaire les besoins de
son âme était éloigné de lui.
Or la religion était la source d’où découlaient les droits
civils et politiques. L’exilé perdait donc tout cela en perdant la religion de
la patrie. Exclu du culte de la cité, il se voyait enlever du même coup son
culte domestique et il devait éteindre son foyer (6). Il n’avait
plus le droit de propriété ; sa terre et tous ses biens étaient
confisqués au profit des dieux ou de l’Etat (7). N’ayant plus de culte, il
n’avait plus de famille ; il cessait d’être époux et père. Ses fils
n’étaient plus en sa puissance (8), sa femme n’était plus sa femme,
et elle pouvait immédiatement prendre un autre époux (9). Voyez
Régulus ; prisonnier de l’ennemi, la loi romaine l’assimile à un
exilé ; si le Sénat lui demande son avis, il refuse de le donner, parce
que l’exilé n’est plus sénateur; si sa femme et ses enfants courent à lui, il
repousse leurs embrassements, car pour l’exilé il n’y a plus d’enfants, plus
d’épouse :
Fertur pudicae conjugis osculum
Parvosque natos, ut capitis minor,
A se removisse. (10)
Ainsi l’exilé perdait, avec la religion et les droits de la
cité, la religion et les droits de la famille ; il n’avait plus ni foyer,
ni femmes, ni enfants. Mort, il ne pouvait être enseveli ni dans le sol
de la cité ni dans Ie tombeau de ses ancêtres (11) ; car il était devenu
un étranger.
Il n’est pas surprenant que les républiques anciennes aient
presque toujours permis au coupable d’échapper à la mort par la fuite. L’exil
ne semblait pas un supplice plus doux que la mort (12). Les jurisconsultes
romains l’appelaient une peine capitale.
(1)
Cicéron, Pro domo, 18. Tite-Live, XXV, 4. Ulpien X, 3.
(2) Festus, éd. Müller, p. 2.
(3) Hérodote ,
VII, 231.
(4)
Sophocle,
Œdipe roi, 229-250.
(5)
Platon, Lois,
IX, p. 881.
(6) Ovide,
Tristes, I, 3, 4.
(7)
Tite-Live III, 58 ; XXV, 4. Denys, XI, 46.
Démosthène, In midiam, 43. Thucydide, V, 60. Plutarque, Thémistocle, 25. Pollux
VIII, 99. – Cette règle fut quelquefois adoucie ; les biens pouvaient être
en certains cas laissés à l’exilé ou être transmis à ses enfants. Platon, Lois,
IX, p. 877. Il ne faut d’ailleurs confondre en rien l’ostracisme avec
l’exil ; le premier n’entraînait pas la confiscation.
(8)
Institutiones
de Justinien, I, 12, 1. Gaïus, I, 128 : Cui aqua et igni interdicitur ,
proinde ac mortuo eo liberi desinunt in potestate esse. De même l’exilé
n’était plus en puissance de son père (Gaïus, ibid.). Les liens de famille
étant rompus, les droits à l’héritage disparaissaient.
(9)
Voyez
dans Denys, VIII, 41, les adieux de Coriolan à sa femme : “ Tu n’as
plus de mari ; puisses-tu trouver un autre mari plus heureux que
moi. ” Il ajoute que ses enfants n’ont plus de père ; ce n’est pas là
une déclamation de rhéteur, c’est l’expression du droit antique.
(10)
Horace, Odes, III, 5. Les mots capitis
minor s’expliquanet par la capitis diminutio du droit romain, qui
étaiot la conséquence de l’exil. Voyez encore Cicéron, de Officiis, III,
27.
(11)
Thucydide,
I, 138.
(12)
C’est la pensée qu’expriment Euripide, Electre,
1315 ; Phénic., 388 et Platon, Criton, p. 52.