Le rôle du
Roi, le rôle de l'état selon Léopold III.

Poursuivant mes lectures et mes réflexions sur la Royauté , son
rôle et son fonctionnement dans le cadre de la situation actuelle, voici après
"Salazar et le retour de la monarchie", des textes de Léopold III qui
analyse dans deux discours le rôle du souverain et celui de l'état.
Un premier
discours centré sur la réforme administrative, prononcé le 2 février
1939, contient certaines idées intéressantes.
On y lit :
" ... Aux pouvoirs constitutionnels se substitue
l'influence grandissante des partis politiques. Les ministres deviennent les mandataires de leur parti, les
gouvernements se disloquent et démissionnent sans être renversés par le
Parlement.
Les responsabilités
sont déplacées, c'est la crise de l'autorité, le désordre, la confusion, la
démagogie quelquefois, au moment où les dangers s'accumulent et où la situation
du Pays exige le plus de fermeté dans son gouvernement, le plus d'ordre et
d'économie dans son administration, le plus d'union et de discipline dans
toutes les manifestations de sa vie publique.
Messieurs, nos institutions ne sont pas responsables de ce
désarroi; la cause en réside avant tout dans la défaillance des hommes qui
détiennent les pouvoirs de la Nation.....
...E. Position du chef de l'État
La méconnaissance des principes de notre
charte fondamentale, que nous devons à la sagesse de nos Constituants,
compromet le rôle même du chef de l'État. J'entends redresser cette situation
avec l'appui énergique et sans réserve que vous me prêterez.
Le
roi, dit l'article 65 de la Constitution, nomme et révoque ses ministres.
Dans
l'exercice de ce droit, il tient évidemment compte de l'état de l'opinion. Mais, une fois nommés, les ministres sont
exclusivement les agents du Pouvoir exécutif Ils ne sont ni les délégués d'un
parti, ni les représentants d'une région.
Chaque
ministre est responsable vis-à-vis du Roi et du Parlement de la gestion de son
Département. Cependant la trop grande fréquence des conseils de Cabinet, au
cours desquels les membres du gouvernement prennent l'habitude de faire
ratifier par leurs collègues des décisions qui sont de leur ressort exclusif,
est une coutume qui atteint ce principe de la responsabilité ministérielle et
par surcroît la responsabilité des fonctionnaires.
J'ajouterai
que l'ordre du jour des séances du Conseil est trop souvent encombré de
questions accessoires, indignes d'occuper le temps si précieux des ministres
déjà surchargés de besogne.
Les
circonstances appellent fréquemment les ministres à prendre la parole dans des
réunions publiques.
Au
Parlement un ministre n'intervient que dans la discussion des affaires de son
Département.
En
dehors du Parlement, cette règle, pourtant très sage, n'est pas observée. Trop
souvent, les ministres abordent ainsi publiquement des questions qui sont du domaine
exclusif d'un de leurs collègues. En tout état de cause, les questions de
politique extérieure et de la défense nationale doivent être soustraites aux
appréciations individuelles des membres du gouvernement qui n'ont pas ces
questions dans leur domaine propre.
L'article
64 de la Constitution stipule qu'aucun acte du roi ne peut avoir d'effet s'il
n'est contresigné par un ministre. Cette disposition a pour but de ne jamais
découvrir la personne du Roi.
Or,
de plus en plus, on s'engage dans des habitudes qui vont nettement à l'encontre
de ce principe.
C'est
ainsi que, fréquemment, on me présente des arrêtés dont la teneur est exposée
au public avant même qu'ils ne me soient soumis ou encore, que les cabinets
ministériels avertissent des tiers que des arrêtés royaux sont envoyés à ma
signature.
Ces
indiscrétions sont inadmissibles; au surplus, elles constituent un aliment dont
la presse s'empare pour contrecarrer l'action même du gouvernement.
De
telles pratiques ne permettent plus au chef de l'État de remplir son rôle
constitutionnel: il n'est plus couvert par ses ministres - c'est lui, au
contraire, qui les couvre. Un exemple tout récent, dont les conséquences
agitent, en ce moment, le Pays, en est la preuve indiscutable.
D'autre
part, je ne puis continuer à admettre que le gouvernement réclame de moi la
signature urgente d'arrêtés importants, sans me laisser le temps de les
étudier, d'y réfléchir et de me faire une opinion à leur sujet. Le Constituant n'a certes pas voulu que le
rôle du chef de l'État fût réduit à celui de légalisateur servile de décisions
prises en dehors de lui par les membres de son gouvernement....
Messieurs,
Les
paroles que je vous adresse ne sont inspirées que par la seule préoccupation d'établir
la réalité des choses et de dégager la vérité.
Je
ne puis me départir d'une conduite que m'impose le respect scrupuleux de la
Constitution. Celle-ci, que j'ai fait serment d'observer, garantit aux citoyens
toutes les libertés civiques, mais elle ne les absout d'aucun de leurs devoirs.
Je
connais les miens.
La
situation est telle que le Pays doit pouvoir compter plus que jamais sur le
dévouement et l'absolue abnégation des ministres que je nomme.
S'il
en était autrement, la conscience des responsabilités dont la Constitution me
charge m'obligerait à leur retirer la confiance qu'avait mise en eux le chef de
l'État....
...La
Constitution déclare que le Roi nomme aux emplois d'administration générale, sauf
exception fixée par la loi. Toutes les
traditions de notre droit public consacrent le texte de la Constitution: le
Pouvoir exécutif règle librement, dans les limites qu'il fixe, la situation de
ses agents et l'organisation de l'Administration.
L'Administration
est un élément essentiel de l'équilibre et de la force de la Nation. La force
d'un pays se manifeste sous deux aspects: au-dehors par le respect qu'il
inspire, à l'intérieur par la solidité de ses institutions.
Il
est dans le rôle constitutionnel du Roi de se préoccuper de ces deux aspects...
... Les principes d'une bonne organisation administrative
peuvent se résumer en deux phrases: centraliser, et renforcer les services de
conception et d'étude; décentraliser les services d'exécution....
...
C'est à juste titre que le problème d'une amélioration de nos services publics
a retenu l'attention des trois derniers gouvernements. L'administration
constitue les assises de l'État. C'est grâce à elle, c'est grâce à l'obscur
labeur de milliers d'agents, travailleurs modernes et fidèles, que l'État vit,
agit et dure.
Ni
la vie et l'honneur des citoyens, ni l'intégrité de leurs biens, ni le crédit
de la Nation ne seraient assurés, si notre administration relâchait sa
vigilance...
...
Nécessité d'une politique économique précise,
Adaptation
des budgets aux possibilités financières du Pays,
Observation
scrupuleuse des principes constitutionnels,
Respect
de la séparation des Pouvoirs,
Devoirs
du chef de l'État et de ses ministres,
Réforme
administrative,
voici,
Messieurs, autant de points sur lesquels j'ai cru devoir vous exposer le fond
de ma pensée."
Il y a là matière à réflexion, le dernier paragraphe est
déjà un canevas pour une réflexion et indépendemment des thèmes que l'on
pourrait développer et adapter aux besoins d'aujourd'hui pour une nouvelle
Royauté, on peut observer à cette lecture que monarque constitutionnel ne
signifie pas nécessairement "potiche".
Un autre discours du 12 aveil 39 est également fort
intéressant :
..."La
situation est grave parce que les partis n'arrivent pas à se mettre d'accord.
Pourquoi
ne peuvent-ils trouver cet accord?
Parce
qu'au lieu de se préoccuper des questions de principes et d'idées, ils perdent
leur temps à discuter des dosages d'influence et à satisfaire des intérêts de
parti.
J'ai
cru qu'il fallait faire comprendre à des hommes dont l'influence et le prestige
sont grands que l'attitude actuelle des partis menace le régime lui-même. Elle
le menace par son incapacité à agir alors que des réformes sont urgentes.
Elle
le menace aussi parce qu'elle lui enlève de plus en plus la confiance du Pays
et qu'elle diminue le prestige dont il jouit à l'étranger.
Il
n'est pas possible de persévérer dans ces errements.
Il
faut qu'on fasse taire les intérêts de parti pour ne s'occuper que des intérêts
du Pays.
Ceux-ci
exigent que l'on recherche loyalement quelle est la situation vraie du Pays et
principalement dans le domaine financier et économique qui nous intéresse tout
spécialement aujourd'hui.
Non
seulement il faut voir la vérité, mais il faut oser la dire et il faut bâtir un
plan d'action qui en tienne rigoureusement compte.
Or
je suis frappé de voir que dans les discussions en cours, si l'on se préoccupe
des nécessités de trésorerie immédiates, on néglige complètement d'élaborer un
programme à longue échéance.
Pareil programme
suppose une vision claire et supérieure de ce que doit être le rôle de l'État.
Ce sont là deux tâches très distinctes l'une de l'autre.
La première est un
travail technique urgent et qui ne doit pas viser à mettre en oeuvre des
principes politiques et sociaux puisqu'elle doit être momentanée; il s'agit de
chercher uniquement à réduire le déficit d'un budget établi.
La deuxième tâche, celle de bâtir un programme, demande au
contraire une étude de principes. Car il ne s'agira plus ici d'un travail
seulement financier, mais avant tout d'un travail politique Il faudra résolument remettre sur le métier
toute la question de savoir ce que l'État doit faire, ce qu'il peut faire et,
au contraire, ce qu'il doit rigoureusement s'interdire. ....
Le
rôle de l'état
L'État
est le gardien de l'ordre et de la sécurité. Son rôle est de défendre
l'indépendance de la Nation, de l'administrer, de la doter de tous les grands
services nécessaires à son développement intellectuel et matériel -
enseignement, institutions d'hygiène publique, moyens de transport et grands
travaux d'utilité générale; vis-à-vis des citoyens, l'État a l'obligation de
faire respecter les droits que leur confère la Constitution ; il doit
également, par des lois sociales appropriées, basées sur le devoir de
solidarité qui unit tous les Belges entre eux, assurer à chacun la possibilité
de vivre en le garantissant autant que possible contre les maux que peuvent
entraîner la vieillesse, l'invalidité, le chômage, etc., et puisque l'activité
économique du pays, dans les divers domaines de l'agriculture, du commerce et
de l'industrie, est la grande source de la richesse de la Nation, il se doit de
favoriser cette activité.
L'État
ne doit pas imposer de politique économique
Si
l'État peut encourager, réglementer même, la vie économique, il ne doit pas se
transformer en une entreprise commerciale ou de production.
L:intervention
de l'État, quand elle se manifeste, doit être dégagée de toute préoccupation
politique, car l'intrusion de la politique dans les affaires économiques et
financières ne peut que les détourner -de leur but véritable.
E
État ne doit supporter que le déficit social inhérent à la société.
Chaque
groupe social doit supporter le déficit qu'il crée lui-même.
Si
le rôle de l'État, d'autre part, est de légiférer en matière sociale, il n'en
résulte pas qu'il doive supporter seul et toujours la charge de toutes les lois
sociales.
Une
politique de facilité a, en réalité, chargé l'État de quantité d'obligations
d'ordre économique et social qui ne devraient point lui incomber; en ce
faisant, elle l'a détourné de sa véritable mission et l'a acculé à un perpétuel
déséquilibre financier.
Il
importe donc, de façon impérieuse, de rechercher quelles sont les dépenses qui
incombent réellement à l'État, et de limiter à celles-ci l'effort financier qui
lui est demandé.
Si
l'on envisage cette question par rapport aux lois sociales, on constate que
certaines d'entre elles visent à combler un déficit inhérent à la société
elle-même; telles sont les lois sur l'invalidité, les pensions de vieillesse,
etc.
D'autres,
au contraire, tendent à parer à un déficit social, voire même à un déficit
économique, créés par une activité particulière, par l'industrie, par exemple;
telle est la loi sur l'indemnité de chômage.
Notre
système actuel impose indifféremment à l'État la charge des unes et des autres.
L'État
est l'expression de la solidarité qui existe entre tous les citoyens; en vertu
de cette solidarité, tous doivent, selon leurs moyens, supporter la charge des
lois qui visent à secourir les orphelins, les malades, les invalides, les
vieillards, ceux, en un mot, qui ne pourraient gagner leur vie par leurs seules
forces; il y a là un déficit social qui incombe sans conteste à l'État.
Mais
les lois sociales ont une portée beaucoup plus vaste. Elles tendent à assurer
chaque citoyen contre les risques principaux du métier qu'il exerce, de façon à
conserver à chacun sa place dans la société.
Ces risques - accidents de travail, chômage industriel ou
agricole ne sont pas le fait de la société tout entière; ils sont créés par une
certaine activité économique à laquelle participe un groupe déterminé de
citoyens. Le préjudice qui en résulte constitue un déficit inhérent à ce
groupe; il faut donc y parer par son organisation interne..."
...Mais,
de toutes les réformes qui s'imposent, la plus urgente est celle qui doit
rétablir, dans le véritable esprit de notre Constitution, les institutions
fondamentales de notre régime que nos gouvernants ont laissé se fausser depuis
la guerre.
La
monarchie constitutionnelle est bâtie sur le principe d'une rigoureuse
séparation des pouvoirs. Elle suppose, à côté du Parlement qui légifère et qui
contrôle, un pouvoir exécutif qui gouverne. Le pouvoir exécutif appartient au
Roi (art. 29 de la Constitution), qui nomme et révoque ses ministres (art. 65),
seuls responsables devant le Parlement (art. 63).
Aujourd'hui, quoique notre Constitution n'ait pas été
modifiée, le pouvoir exécutif, en fait, a cessé d'être distinct du pouvoir
législatif. En réalité, il appartient aux partis politiques dont les ministres
n'ont plus été, au cours des dernières législatures, que des mandataires...
...Or, au fur et à mesure que le pouvoir exécutif s'est affaibli,
le rôle de l'État n'a cessé de grandir. Ainsi, par une paradoxale
contradiction, plus l'État se trouve obligé d'agir, moins il est capable de le
faire.
La première
condition qui s'impose, celle dont dépend, je n'hésite pas à l'affirmer, le
sort même de notre régime, c'est la restauration, dans toute son indépendance
et dans toute sa capacité d'action, d'un pouvoir exécutif vraiment responsable,
c'est-à-dire formé d'hommes qui puissent assumer le gouvernement du pays,
pendant toute une législature si possible, sans se trouver entravés dans leur
action par des mots d'ordre de partis, par des décisions de groupes et de
sous-groupes politiques ou par des préoccupations électorales.
De toutes les
réformes à réaliser, la plus importante est celle de la mentalité des hommes au
pouvoir, des ministres.
Sans cette réforme,
qui n'exige aucune légifération nouvelle, les autres sont vaines et
impossibles...."
Le texte
intégral des discours (Tirés de Léopold III : Pour
l'Histoire - Sur quelques épisodes de mon règne, Racine 2001, ISBN 2-87386-251-3) sera repris sur mon site pour ceux
que cela intéressera, les aspects administratifs et financiers dont il a déjà
été discuté sur VR y sont d'avantage développés.
Message du Lieutenant , 2-11-2001.