L'humanité est-elle une
communauté politique ?
Introduction
« Chaque génération
n’est que la gérante temporaire et la dépositaire responsable d’un patrimoine
précieux et glorieux qu’elle a reçu de la précédente à charge de la transmettre
à la suivante +. Taine définit la patrie dans un cadre temporellement
global où chaque homme reçoit un héritage qu’il transmet à son tour. Etendre
cette globalité à l’espace, faire appartenir la communauté des vivants à une
même société politique définirait l’homme comme citoyen du monde. Animal
politique, la société lui est antérieure. Il se lie aux autres hommes d’abord
dans la famille, cellule sociale qu’il ne choisit pas. Puis, les familles,
sociétés imparfaites puisque incapables de subvenir elles-mêmes à leurs besoins,
éprouvent la nécessité de se regrouper en communes, provinces ou autres
sociétés qui elles-mêmes se regroupent dans la nation. L’imbrication des
membres du corps social est-il de nature à faire de l’humanité une communauté
dans laquelle les nations ne seraient que des membres ?
L’internationalisation de certains domaines tels que l’économie,
l’écologie ou les relations entre Etats existe de fait. Si ces domaines
constituent à eux seuls le bien commun ultime, principe vital unique de
l’humanité, alors il est raisonnable de parler de communauté politique
mondiale. En effet, l’existence d’une société politique procède de l’existence
d’un bien commun qui fait son principe vital. Il se définit par l’unité, dans
une communauté de culture et de tradition, et par l’amitié, dans le sentiment
d’avoir des biens et des goûts communs. Le problème est de savoir si oui ou non
et dans quelle mesure on peut attribuer ces caractères au bien commun de
l’humanité. Les caractères communs qui nous font hommes nous donnent certes un
bien commun. Lorsque nous rencontrons un homme, fût-il étranger, nous pouvons
bâtir avec lui des liens solides dans l’unité et l’amitié. Cependant, les
civilisations qui peuvent nous séparer opposent parfois nos intérêts ou plus
simplement ne nous donnent pas la même vision du monde. De plus, il faudrait à
une communauté politique mondiale un type de régime universel. La question est
de savoir si ce régime existe. Les Droits de l’Homme affirment le caractère
universel de la démocratie, alors que Marx affirme que l’internationalisation
doit se faire contre l’Etat. A l’opposé, la conception classique respecte
l’identité de chaque patrie et oppose à ces idéaux uniformistes un idéal
d’unité, qui prend en compte la différence de chaque culture. En effet, l’unité
non politique de l’humanité apparaît comme étant possible dès lors que l’one
tente pas de remplacer l’ordre social existant par un autre ordre, plus large,
mais que l’on opère une ouverture vers les autres cités politiques dans
l’optique d’un enrichissement commun.
C’est cette conception classique qui fera l’objet d’une première
partie. Elle définit le lien social dans la patrie, la nation et l’Etat, sans
exclure un principe d’unité internationale.
L’internationalisme quant à lui se décline en trois pensées
majeures. La première, l’idée jacobine, applique l’universalité des Droits de
l’Homme dans l’universalité du régime républicain. L’idée marxiste, la seconde,
envisage une société internationale sans classe et sans Etat alors que la
dernière, la pensée de Jean Jaurès, veut construire l’internationalisme à
partir des patries.
L’actualité se fait témoin du débat sur la taille de la cité
politique. De nouvelles données au niveau mondial font céder l’idée de nation
au profit notamment du néolibéralisme et de la construction fédérale de
l’Europe, cette perte de la notion de citoyenneté entraînant parfois des
réactions violentes.
La conception traditionnelle
La société est naturelle à
l’homme. Cependant, l’existence de la patrie, de la nation et de l’Etat n’est
pas un obstacle à l’unité internationale bien que le respect de chaque cité
empêche l’uniformisation au niveau mondial de l’autorité politique et du bien
commun de chacune d’entre elles.
Le lien social
Il convient dans un premier temps
de définir les termes se rapportant à l’espace politique. La patrie, la nation,
la société, qu’est-ce ? Ces termes trop souvent confondus se rapportent à
des réalités bien différentes.
La patrie est un fait de
nature. Elle est à l’Antiquité la patria, pays des pères ou ville natale. Au
Moyen Age, elle est l’équivalent du pagus, collectivité territoriale dans
laquelle tous les hommes sont soumis à une même coutume. La patrie attache à un
sol et à ceux qui ont vécu et vivent encore dessus. Elle est une filiation.
Ainsi, comme la famille, elle n’est pas choisie, mais l’homme est voué à
l’aimer.
La nation, quant à elle
constitue la communauté des vivants d’une mère patrie. Isidore de Séville la
définit au Vè sicle comme un « groupe d’hommes à qui on attribue
une origine commune +. Elle implique une idée de naissance (natio), mais
exclut cependant l’héritage d’un patrimoine, notion propre à la patrie. De
même, elle n’est pas forcément structurée politiquement, mais naît de la
conscience d’un « nous +.
L’Etat est la structure
politique de la société, structure indépendante la patrie et de la nation. On
voit en effet des nations sans Etat, plusieurs nations dans un Etat, ou encore
un Etat couvrant plusieurs nations. Il est donc simplement le gouvernement autonome
d’une société civile.
Au-delà de ces trois notions fondamentales, la société se concrétise dans la soumission d’un certain nombre d’hommes à un ensemble de lois communes, de façon durable. Elle répond à des aptitudes naturelles comme le travail en commun, la communication, la soumission à une autorité ou l’exercice de celle-ci. Elle satisfait des tendances naturelles, comme l’inclination à s’unir à autrui, et remplit les exigences de la vie, qu’elles soient physiques, intellectuelles ou morales. Les familles, premières sociétés, ont besoin de s’unir pour éviter les guerres et prospérer. C’est ainsi que naissent entre autres les communes, les provinces, les professions, qui sont chacun un organe du corps social. Saint Thomas y voit l’image du corps humain où les membres sont réunis en vue de préserver et d’entretenir un principe vital unique. De même, chaque société dans la grande coopère au bien commun du corps social dans son entier.
La conception classique ne
voit pas dans le patriotisme un obstacle à l’unité entre patries. En effet,
membre d’un corps, chaque société réclame des biens et des valeurs dépassant
son ordre. Ainsi qu’une famille qui n’a quasiment rien créé de ses biens et de
ses valeurs, la patrie bénéficie de ce qui a été construit hors de son sein.
L’harmonie et la paix se présentent donc comme étant impossibles à mettre en
œuvre dans le cadre d’un égalitarisme international quantitatif ou d’un
palmarès de nations dites supérieures. L’uniformisme est porteur de germes
totalitaires. L’unité, compatible et même nécessaire au patriotisme, est gage
de paix et d’enrichissement mutuel.
Le patrimoine national apparaît en effet comme héritier de toute l’humanité. L’harmonie des nations relève d’une poursuite commune de biens qui n’appartiennent en propre à aucune d’elles. Le capital social trouvé en naissant a été façonné pour beaucoup en dehors de la famille et de la nation. Il n’appartient à personne en particulier. Le patriotisme doit donc ordonner le patrimoine de toute l’humanité au service du plus grand bien de la nation. Tout cloisonnement patriotique conduit à l’enferment, alors qu’une union politique –comme un projet commun dans un domaine précis, un échange de compétences- est bonne quand elle respecte et favorise l’unité des nations.
L’appartenance à une communauté politique n’interdit donc
d’aucune manière la reconnaissance de l’universalisme de l’homme. Le meilleur
exemple est l’Eglise, dite au Moyen Age « patria communis +. Elle est
en effet une communauté internationale qui envisage selon les mots de Jean
XXIII une « organisation unifiée de la terre +. En respectant la
patrie et la famille, en n’imposant aucun pouvoir politique, elle vise non
l’uniformité mais l’unité. Respectant les différentes sociétés, elle les
rassemble dans une communion de l’amour et non dans un super-Etat. Ainsi, Saint
Paul écrivait « Il n’y a plus ni Grec, ni Juif, pas plus qu’il n’y a
d’homme libre ou d’esclave +.
Les connexions économiques, culturelles ou encore la bonne entente entre les peuples ne font pas la cité. L’existence de celle-ci implique en effet la soumission à des lois et des règles communes en vue de se réaliser dans un principe vital unique. Les motifs pour lesquels les hommes se rassemblent au-delà des nations tiennent aujourd’hui à l’argent, aux flux économiques ou encore à l’écologie. Or, il faut pour définir un bien commun posséder un système de valeurs et une culture communes. Ces motivations ne sont pas vitales, elles relèvent d’un ordre mécanique et non d’un idéal. Une société politique est un corps social où tous les organes se réalisent dans une fin unique qui leur est supérieure. L’humanité ne peut donc être, au titre de ce type de relations, une communauté politique.
Il se pose également le problème de l’autorité commune. Peut-il y avoir un super-Etat au niveau mondial ? Peut-on par ailleurs imposer le même type de régime politique, voire un seul régime à l’échelle de l’humanité ? Au-delà d’un uniformisme par l’égalitarisme ou la domination, l’union des peuples nécessite un respect des différentes civilisations, des différentes sociétés. La tentative actuelle d’imposer la démocratie à tous les peuples a par exemple provoqué des effets néfastes là où s’opposent des groupes ethniques et là où les citoyens ignorent les différentes possibilités de vote.
L’internationalisme
Au nom d’utopies visant à
établir une uniformité politique au niveau mondial, l’internationalisme aboutit
souvent à la tyrannie. Nous étudierons les trois principaux courants, à savoir
l’idée jacobine, le marxisme et la conception de Jaurès.
L’idée jacobine : l’humanité dépendante de la
citoyenneté
La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 proclame l’universalité de la citoyenneté dans la démocratie. En effet, la déclaration s’applique à toute l’humanité : elle est dans ses termes même « universelle +. Le citoyen de cette démocratie est de plus confondu avec l’homme. En effet, les deux termes sont confondus : l’article un parle d’ « hommes+, l’article 6 de « citoyens +, et encore l’article 7 des « hommes +. Ainsi, il semble que participer à l’humanité, c’est faire partie de la communauté politique républicaine, ou du moins en avoir le droit.
Ce droit se fait d’ailleurs obligation. En proclamant que « l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements +, la déclaration implique le caractère nécessaire de la démocratie et de ses valeurs. Cette tentative d’uniformisation internationale signifie qu’il y a un bien commun unique de l’humanité, à savoir la liberté, ainsi qu’une seule autorité politique légitime, la démocratie. Pour répondre à ces aspirations, et donc pour être homme, il faut être citoyen républicain.
Cette uniformisation revêt une forme autoritaire. En effet, on apprend de l’article 1 qu’une égalité de nature entraîne une égalité de droits. Tous doivent donc avoir le droit d’appartenir à la république : le droit se fait obligation. Le meilleur exemple illustrant cette idée est la guerre entreprise contre les despotes étrangers pendant la Révolution Française.
De l’uniformisation découle la condamnation de la différence. La démocratisation veut faire disparaître toute inégalité de droit. Ainsi, affirmer la différence dans un Etat républicain comme la France est jugé discriminant, voire raciste. Les différences entre nationaux et étrangers, parents et enfants, hommes et femmes, employeurs et employés, travailleurs et parasites, coupables et innocents est gommée au maximum : leur égalité de nature doit selon les Droits de l’Homme entraîner une égalité de droits. Seules les différences procédant du suffrage universel sont admises : l’autorité qui n’émane pas de la volonté générale est condamnée comme illégitime. De nombreux exemples illustrent ce propos, comme la suppression des estrades dans les universités en 1968.
L’extermination des non-citoyens en Vendée découle directement des principes des Lumières et des Droits de l’Homme. En effet, Rousseau écrit dans le Contrat Social que « Si donc du pacte social il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils y soient compris : ce sont des étrangers parmi les citoyens. +. Celui qui s’oppose au contrat n’est donc plus protégé par les Droits de l’Homme, puisqu’il ajoute que « renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité et même à ses devoirs +. Ne pas accepter l’universalisme des Droits de l’Homme, c’est ne pas faire partie de l’humanité. Renoncer à sa qualité de citoyen républicain, c’est renoncer à sa qualité d’homme.
Ainsi, les Vendéens sont considérés comme des animaux. On parle de « brigands +, dans des « hordes +, cachés dans des « repaires +, ce qui évoque la primitivité, l’anti-société. Bruslé écrivait de même : « Ils ont des forêts pour asile, des herbes pour nourriture +. Desmoulins demande de « leur courir sus non pas comme dans une guerre, mais comme dans une chasse +. Barère parle de « chasse civile +. De même, on broie leurs chairs, on grille les corps vivants, on tanne des peaux humaines, on extrait leur graisse…
L’illusion d’une société parfaite et uniforme entraîne les pires paradoxes. Ainsi que Rousseau écrivant « Les esclaves perdent tout dans leurs fers jusqu’au désir d’en sortir +. La liberté n’est donc pas facultative. Turreau affirme vouloir « faire le bien du peuple malgré le peuple +, le « contraindre à être libre +.
Le marxisme : contre l’Etat traducteur des
antagonismes sociaux
Le marxisme développe l’idée d’un internationalisme en réaction à l’individualisme de la conception jacobine. C’est pourtant une utopie au même titre que celle des Droits de l’Homme, bien qu’ici soient visés les cadres de la vie sociale : la classe dominante dans un premier temps, toute classe sociale dans l’absolu, et l’Etat. Ainsi, Marx soutient toute révolution contre l’ordre social et politique existant. Son but ultime est la suppression de tout pouvoir, de toute domination, et donc l’intégration de l’humanité dans la même communauté.
Ce projet uniformiste vise à instaurer l’égalité par le bas, par la masse, le prolétariat, en détruisant les obstacles. Ainsi, Marx écrit que « L’existence de la bourgeoisie n’est plus compatible avec la société + ou que « le pouvoir politique est, au sens propre, le pouvoir organisé d’une classe en vue de l’oppression d’une autre +. Supprimer l’oppression revient donc à supprimer les classes et l’Etat.
L’internationalisme marxiste n’est donc réalisable que pour le prolétaire, « par nature sans patrie +. Le bourgeois ou l’opposant n’a pas droit à la dignité, il faut le détruire puisqu’il est oppresseur. « La classe exploitée et opprimée [est] le prolétariat […], la classe qui l’exploite et qui l’opprime est la bourgeoisie +. Il faut donc s’accorder des empiètements despotiques sur le droit de propriété et les conditions bourgeoises de production dans un premier temps, pour instaurer le système nouveau. C’est la phase socialiste, la « dictature du prolétariat +, la phase de destruction des cadres sociaux et nationaux.
Cet uniformisme s’attaque à l’Etat parce qu’il est traducteur de l’antagonisme des classes, parce qu’il sert à une classe pour oppresser les autres. Il faut donc détruire le corps social. Cette destruction commence par celle de la propriété privée pour, comme l’écrit Marx, « d’abolir la personnalité, l’indépendance, la liberté des bourgeois +. Il faut également détruire la culture, qui « se réduit pour la grande majorité des hommes à un dressage qui en fait des machines +, le droit, « volonté de votre classe érigée en loi +, ainsi que la patrie, puisque «les ouvriers n’ont pas de patrie +.
Marx écrit que « Les communistes […] déclarent ouvertement qu’ils ne peuvent atteindre leurs objectifs qu’en détruisant par la violence l’ancien ordre social. +. Cette destruction s’opère donc sans respect pour la dignité humaine de ce qui s’y oppose. Encore une fois, la qualité d’homme est soumise à la conformité avec le but poursuivi par l’idéologie. Lénine, par exemple, crée un commissariat à l’extermination sociale. Il s’écrie « mort aux koulaks ! + ou encore « est moral ce qui sert la révolution +. L’un de ses lieutenants, Dzerjnski, affirme : « Pour nous tout est permis car nous sommes les premiers à lever l’épée non pour opprimer et réduire en esclavage, mais pour libérer l’humanité de ses chaînes. +. La patrie elle-même est insultée par Lénine qui déclare « La Russie, lui crache dessus +. Autres exemples parmi beaucoup d’autres de la tentative d’assainissement de l’humanité en vue d’instaurer l’ordre nouveau du communiste, les Khmers rouges, « peuple nouveau +, massacrent ce qu’ils appellent le « peuple ancien +, ou encore l’extermination des handicapés en Corée du Nord.
Ce second type
d’internationalisme, à cause de son caractère uniformisme et égalitariste,
exclut lui aussi de la dignité humaine ceux qui lui sont hostiles.
Jean Jaurès : l’internationalisme dans les
patries
Jean Jaurès, socialiste, défend l’idée d’un internationalisme de type marxiste. Cependant, il n’accepte pas chez Marx la destruction des Etats, traducteurs des antagonismes entre classes. Jaurès voit en effet dans la nation de son temps « l’expression d’une démocratie bourgeoise où la puissance du prolétariat grandit +. Le prolétaire n’est pas « sans patrie + comme l’affirmait Marx. Il fait partie intégrante d’une société dans laquelle l’enracinement est nécessaire à la révolution. En effet, les patries sont à l’origine des groupes multiples, séparés, parfois ennemis. Une conscience collective s’y forme peu à peu, et les individus de classes hostiles d’un même pays sont contraints à faire appel aux mêmes ressources communes. Ainsi, elle est « la multiplication de l’âme individuelle par l’âme de tous +.
En Europe, le sentiment national est indissociable du sentiment démocratique. La révolution sociale doit s’opérer sur des bases démocratiques et est donc tributaire de la nation. Pénétrer les patries autonomes d’esprit international pour assurer la justice sociale et la paix, c’est mettre à profit la force de communication et de cohésion dont elles disposent. Le patriotisme n’est donc pas mauvais, il n’est pas comme pour Marx l’attachement à la propriété foncière, mais le terreau des révolutions qui s’effectuent toujours en son nom. Il n’a pas la lutte des classes pour fondement.
Ainsi, une « immense révolution qui jour après jour démocratise les nations et socialise les démocratie + utilise les forces contenues dans la patrie pour la dissoudre internationalement. Il faut agrandir la patrie et non la détruire, ce qui concourt à la même fin, mais par d’autres moyens. Il s’agit par exemple d’envoyer dans toutes les assemblées une minorité socialiste, de préparer un code de droit international contre le capitalisme, d’élargir l’arbitrage international ou d’œuvrer pour le désarmement des Etats.
Au-delà de ces idéologies, l’actualité présente un internationalisme essentiellement économique, mais qui touche également d’autres domaines, auquel les pouvoirs politiques semblent se soumettre. Il traduit une dissolution de l’idée de nation.
Les nouvelles technologies de la communication et leur accessibilité font de
l’humanité un « village global + dans lequel espace et temps ne sont quasiment plus des obstacles. L’information et la pensée sont véhiculée rapidement dans le monde, ce qui conduit à multiplier les échanges sur des distances de plus en plus longues, de plus en plus vite.
Cette « société de communication + donne aux médias
plus de pouvoir qu’aux
Etats. Ainsi, le débat
politique réel y trouve souvent bien plus d’ampleur que dans les assemblées. Sa
force est d’être difficile à cerner, d’avoir pour caractères d’être, selon
l’expression consacrée, « diffuse, volatile, complexe et
interactive +.
Le « village
global +, malgré son indéniable utilité, fait pointer la menace d’imposer
un modèle culturel particulier comme référence universelle. En effet, 65 % des
communications mondiales partent aujourd’hui des Etats Unis.
Liée au progrès des
technologies de la communication, la mondialisation de l’économie progresse. Le
commerce international a augmenté deux fois plus que les productions nationales
en moyenne, de 1960 à 2000, dans les pays de l’OCDE. Le commerce dans son
ensemble augmente lui-même plus vite que la production. Par ailleurs, les
inégalités entre zones du monde et régions des pays augmentent. Ainsi, Afrique,
l’Amérique Latine, la Russie et le Moyen Orient à l’exception d’Israël sont
exclus des grands marchés internationaux. En effet, une uniformisation des
tarifs, des produits, des salaires, des taux d’intérêt et des marges est
nécessaire pour faire face à la concurrence mondiale.
Si elle était réalisée, la
mondialisation économique signifierait une quasi uniformité des conditions du
marché dans tous les pays. La mondialisation financière est la seule à s’être
réalisée pleinement. Ainsi, malgré la croissance du commerce international, les
Etats Unis consomment encore 90 % de leur production pour leur usage interne,
et n’en exportent, avec l’Union Européenne et le Japon, que 12 % au maximum.
D’autres problèmes ne
peuvent se régler efficacement qu’au niveau mondial. Ainsi, les enjeux de
l’écologie, comme la réduction de l’émission de gaz carbonique, la protection
de la diversité des espèces, la sécurité des centrales nucléaires ou la
prévention des maladies nécessitent une union des pays.
De même, le droit
international se développe de plus en plus. Il n’est plus qu’un droits
s’appliquant aux relations entre les Etats, il devient un droit supranational
des individus. En effet, le Tribunal Pénal pour l’ex-Yougoslavie ou pour le
Rwanda, ou encore la Cour Pénale Internationale condamnent sur la base du droit
international, dans une juridiction internationale, quand bien même l’individu
aurait commis un crime au nom de l’Etat.
Le néolibéralisme ou
libéralisme économique, manifeste la dissolution de l’idée de nation. Au nom du
marché, il combat toute entrave au fonctionnement libre de l’économie. Exaltant
l’homme en tant qu’individu, il confère un caractère sacré à la propriété
privée et aux libertés individuelles. Le fondement de la sociabilité devient
l’utilité pour l’individu. La société doit donc se concrétiser dans des
choix : consensus, conventions ou contrats.
En tant que régulateur, le marché
ne peut être remis en question : ce serait briser son mécanisme. L’échange
économique se fait valeur transcendante, au-dessus de la politique. Or, il est
possible qu’elle aille à l’encontre du bien commun, et il peut être nécessaire
que l’Etat fixe des limites quant à l’information sur les produits, quant aux
monopoles ou quant à la qualité.
La confusion est fréquente
entre libéralisme et liberté. Ainsi, une représentation idéologique du marché
en tant que liberté d’action implique que toute restriction à celle-ci soit par
conséquent considérée comme néfaste. De même, les « lois naturelles du
marché + sont considérées comme normes morales pour justifier ou légitimer
certains comportements.
Certes, la liberté
économique est indispensable, mais elle est
insuffisante. En tant que matérialisme, elle ne peut établir de normes
de justice.
Un autre témoin de la
dissolution de l’idée de nation est la construction fédérale européenne. Faites
de plusieurs civilisations chacune universelle, l’Europe rassemble des univers
mentaux bien différents. Il peut cependant être bon de vouloir faire vivre
ensemble, dans l’unité, ces différentes civilisations européennes, pour les
préserver de la paix –comme l’a fait en 1957 le traité de Rome- ou pour faire
ensemble ce qu’elles ne peuvent faire seules –c’est le cas d’Ariane ou
d’Airbus, projets indépendants des institutions européennes.
Au-delà de ces projets
d’union entre nations est née une idéologie anti nationale. Il faut pour elle
que l’Europe se construise sans les nations. Ainsi, le droit européen organise
depuis 1989 le fonctionnement des nations et s’impose « même aux lois
nationales postérieures +. En 1992, une convention sur les minorités
nationales du Conseil de l’Europe donne des droits quasi constitutuonnels aux
ethnies et communautés raciales ou religieuses au sein des nations. Le sens de
l’Etat est supprimé et par le haut, et par le bas.
L’engouement
pour la solidarité internationale marque elle aussi une perte de l’idée de
nation. En effet, la conscience d’un bien commun à l’échelle de la cité
implique d’aider en premier lieu ses concitoyens, de même que l’on aide d’abord
ses frères plutôt que des étrangers à la famille.
La perte de l’enracinement dans la nation contribue à la création de groupes qui s’érigent en communautés. Ainsi, une forte réaction identitaire ethnique s’affirme dans les cités des banlieues. Elles se caractérisent par la violence de leur affirmation sociale, le rejet de l’Etat existant, une culture propre (musique, polygamie…), des réflexes et un langage. L’utilisation de la force par l’Etat y est assimilée à l’autoritarisme ou au fascisme, bien qu’elle soit sans commune mesure avec la violence dont usent ces groupes.
Des Français défendent la
création et le développement de ces communautés, et militent pour la
régularisation des immigrés clandestins qui viennent se joindre à elles. Cette
régularisation, considérée comme un droit, manifeste la négation du principe de
citoyenneté, la négation de l’existence d’un lien social de l’ordre de la
nation. Les droits individuels sont opposés aux droits de la société naturelle,
au droit de l’Etat.
La dislocation de la nation
va de pair avec la perte de l’idée de groupe. L’individualisme est favorisé par
la perte des repères sociaux. Ainsi, la famille se dissout. On observe une
croissance statistique et une normalisation médiatique et politique de la vie
en dehors de cadres familiaux, soit dans des familles monoparentales, soit dans
des couples homosexuels. Le mariage est vu comme une aliénation des droits
individuels.
De même, la perte de l’idée de citoyenneté se traduit par la hausse des abstentions électorales, marque de l’individualisme. La vie politique n’intéresse plus, la notion d’idéal commun dégoûte. Ainsi, parler de civilisation française ou d’honneur de la nation est considéré comme la manifestation d’un extrémisme. Le regroupement des hommes autour d’un bien commun principe unique ne se retrouve pas non plus dans la religion, combattue par le laïcisme. De même, les idéaux des politiciens se perdent, et les consensus se font de plus en plus importants entre les partis de tous bords.
L’anti-mondialisme paraît
quant à lui, à première vue, combattre la dissolution de la nation dans
l’internationalisme. Des organisations comme la Confédération Paysanne, Public
Citizen ou ATTAC combattent certes l’OMC et le FMI. Cependant, ce n’est que
contre le libéralisme et le mondialisme économique que militent ces mouvements.
En effet, souvent proches de la LCR ou de Lutte Ouvrière, ils sont fortement
marxistes, ou anarchistes. Ainsi, la branche marxiste défend une
internationalisation non commerciale. La branche anarchiste quant à elle
s’oppose radicalement au progrès. Ainsi, John Zernan, très populaire aux Etats
Unis, désire « Tout foutre en l’air, détruire toute cette merde. […] Avant
que les hommes abandonnent l’existence de chasseurs-cueilleurs il y a environ
douze mille ans, ils vivaient en paix, avaient du travail et n’opprimaient pas
les femmes. C’est la charrue qui a amené la décadence. +
Cette réponse ne s’attaque
pas à la perte de l’idée de nation. Elle propose soit un internationalisme
marxiste, soit un retour à la préhistoire qui peut faire sourire.
De :
Jean-François Schmit, envoi du 6-12-2000.