Ce n'est pas
de gaieté de coeur que j'ai accepté d'écrire cet article sur mon feu maître,
car l'évocation de sa personne ne fait que raviver une peine bien
compréhensible. Je l'avoue, je n'ai toujours pas accepté la disparition d'un
Prince servi durant tant d'années. Il n'est pas donné à tous la résignation
(dans la méditation d'Isaïe 55, 8) ou la sérénité devant le saccage de nos
espoirs et de notre action par une Providence qui semble se rire de nos
efforts. On aura donc compris que résignation et sérénité ne font point partie
de ma tournure d'esprit : il me faudra faire quelques progrès et c'est d'ailleurs
le lot de tout un chacun, mais je le reconnais pour ma modeste personne, qui
est celle d'un militant et d'un secrétaire.
Etre légitimiste
A la sortie
de la deuxième guerre mondiale qui vit l'État français proche d'une disparition
sans gloire (qu'on se souvienne de l'été quarante !), je me suis dit qu'il
fallait chercher une solution politique en dehors des si peu brillantes
Républiques. Il fallait un roi et je suis ainsi parti en quête du représentant
de la vérité dynastique, quête anxieuse qui m'a vu être cofondateur d'un cercle
d'A.F. rue Saint-Guillaume et vendre Aspects de la France, ce dont je ne rougis
pas. Les arbres généalogiques vus un peu partout déformaient mon jugement, mais
la lecture d'un livre de Raoul de Warren, ainsi que les précisions apportées
par Michel Josseaume, en vinrent à me convaincre qu'il fallait être
légitimiste, donc militer en faveur d'un infant sourd-muet qui résidait en
France et dont les garçons, issus d'un mariage religieux, résidaient on ne
savait trop où... Je fis le saut en 1954 lorsque je rédigeais le tome premier
de l'Héraldique capétienne en écrivant qui succéda au comte de Chambord dans le
chapitre consacré aux rois de France. Je m'étais d'ailleurs rendu le 21 janvier
de cette année-là dans la crypte de Saint-Augustin où l'infant duc d'Anjou et
de Ségovie présidait une messe à l'assistance plutôt maigre.
En 1955, je
publiais le tome 2 de l'Héraldique capétienne et je lus dans le Figaro du 12
septembre que les deux fils de «don Jaime» se trouvaient à l'hôpital cantonal
de Lausanne à la suite d'un accident de voiture. C'est alors que je me dis que
l'aîné, le plus touché, devait s'ennuyer ferme, dans son lit et qu'il fallait
lui fournir de la lecture ! Je lui ai expédié mes livres et articles, il me
remercia fort aimablement et j'eus la possibilité de faire sa connaissance chez
son père dans le jardin de la villa Ségovia de Rueil Malmaison, lorsqu'il vint
le 8 mai 1956 pour accompagner celui-ci à Saint Denis, afin d'assister à la remise
d'un nouveau reliquaire de Saint Louis. L'entourage de «don Jaime» était fort
réduit : je ne me souviens que de Mlle Marie Tassin de Tassin qui publiait des
poèmes confidentiels sur Alphonse XIII, du baron Louis de Condé, président du
Mémorial de France à Saint-Denis, homme d'importance pour la cérémonie du soir,
ainsi que du comte Édouard de Roquefeuil, représentant du Prince et d'un petit
journaliste espagnol qui fut largement catastrophique, Ramón (de) Alderete...
Jousseaume et quelques jeunes étaient présents, de même que Mme Charlotte, la
femme civile... Par la suite je rencontrais fort rarement le prince Alphonse
qui faisait ses études à l'étranger, mais lui écrivais souvent. La fondation de
l'Association générale des légitimistes de France en janvier 1957 se fit en
présence de MM. de Roquefeuil et d'Alderete respectivement représentant et
secrétaire particulier de l'infant duc. Mlle de Tassin fut élue présidente et
M. Saclier de la Batie secrétaire général éphémère... L'A.G.L.F. sombra dans la
médiocrité et les dissentions les plus mesquines. Les affaires d'Algérie et les
péripéties conjugales du chef de maison n'arrangèrent rien, l'A.G.L.F. vivotant
de façon lamentable. C'était un fiasco et il fallait réagir.
Agir
Je conterai
plus tard la préparation d'une action auprès du «jeune prince», qui seul me
paraissait capable de résoudre nos problèmes. Mon plus vieil ami, le comte
Pierre de la Forest Divonne et moi allâmes donc un jour à Madrid pour dire à ce
dynaste qu'il fallait enfin agir. C'est par un chaud samedi madrilène, dans ce
modeste appartement de la rue des Arapiles où vivaient les fils de «don Jaime»,
que fut fondé le secrétariat de Mgr le duc de Bourbon, ce titre étant celui du
«jeune prince» (30 juin 1962). Ainsi débuta une institution qui changea la vie
de la Légitimité, car les fidèles s'aperçurent qu'il y avait enfin un organisme
stable.
Certes, les
très proches de «don Jaime» ne furent pas heureux de cette nouveauté, mais ils
y eurent finalement recours.
Le prince
Alphonse fut long à convaincre. Plus que prudent, notre maître était réservé,
car il était manifeste qu'on lui faisait miroiter une situation spéciale en
Espagne, alors que la France lui paraissait bien lointaine. Nous en avons
souvent souffert, d'autant plus que les secrétaires se sentaient bien seuls et
que les jeunes étudiants issus du C.D.A.M. devenu C.D.A.R. se donnaient
inutilement une attitude hyper-critique.
Premiers résultats
Il fallait
briser des entraves. Ayant trouvé de l'argent, Pierre de la Forest Divonne et
moi donnâmes un cocktail au Crillon pour présenter le duc de Bourbon le 18 juin
1965 : 850 personnes se rendirent à notre réception ! Pour la première fois
depuis la fin du XIXe siècle, champagne et whisky coulaient dans des verres ;
l'on sortait enfin des messes de Louis XVI ! Le recteur de la mosquée de Paris,
des ambassadeurs, le romancier Jacques Perret, Arletty, des généraux et même
des ducs (Polignac, Maillé, Beauffremont, Doudeauville) vinrent jusqu'à nous en
compagnie de simples ouvriers.
Par la
suite, il fallut finalement s'occuper de «don Jaime» abandonné par le dernier
Français qui restait encore auprès de lui, un certain Pierre Tollé qui avait
mené l'A.G.L.F. à la mort.
Patrick
Esclafer de la Rode fit venir le duc d'Anjou et de Ségovie à Angoulême pour
l'inauguration d'une plaque sur la statue du bon comte Jean d'Angoulême. Ce fut
là le premier voyage véritablement officiel d'un chef de la maison de Bourbon
depuis des lustres, car il fut accueilli par l'évêque en sa cathédrale et le
maire en sa mairie (30 avril 1967). Le secrétariat de Mgr le duc d'Anjou fut
alors entre nos mains, à La Forest Divonne et à moi, pendant que le prince
Alphonse allait s'établir à Stockholm comme ambassadeur d'Espagne, ce qui
n'était évidemment pas pour nous plaire. Faut-il préciser que les légitimistes
sont catholiques et Français avant tout ?
C'est encore à Patrick Esclafer de la Rode que l'on doit la première réunion ouvertement légitimiste depuis la fin du XIXe siècle. Cela se passa chez lui en Charente le 9 mai 1971 et nous eûmes trois messages qui nous firent plaisir, celui d'un duc (M. de Polignac empêché comme maire en Normandie), celui de Jacques Perret, toujours fidèle et enfin celui d'un ambassadeur d'Espagne résidant en Suède, ce qui ne manquait pas de sel.
Nous n'étions pas nombreux devant le drapeau blanc orné des coeurs de Jésus et Marie, béni par le R.P. dom Édouard Guillou et hissé au cri trois fois répété de «Vive le roi !», mais c'était la petite flamme qui continuait à briller dans la nuit de l'Occident livré à ses démons.
Les Orléans mécontents
Notre destin
ne paraissait cependant guère brillant. «Don Jaime» était établi à Lausanne où
un navrant entourage se constitua. On voyait notre «roi» faire quelques
apparitions à Paris pour des cérémonies, parfois officielles, dont les
festivités du septième centenaire de la mort de Saint Louis, et il en présida
deux. Son fils aîné résidait au loin... le seul avantage pour nous était que La
Forest Divonne et moi avions le numéro de son téléphone privé à l'ambassade, ce
qui nous arrangea bien plus d'une fois. C'est d'ailleurs en ce lieu que, sur ma
demande, le prince Alphonse reçut Esclafer de la Rode venu lui faire part d'une
nouvelle idée : la fondation d'un Institut de la maison de Bourbon copié en
quelque sorte sur l'Institut Napoléon (1971).
C'est là
aussi que La Forest Divonne et moi vînmes un jour durant préparer les
invitations et le protocole du mariage du «Dauphin» des légitimistes avec la
petite-fille de Franco. Nous pûmes, une nouvelle fois, apprécier le sens
pratique du Prince allié à diverses préoccupations complexes, en particulier
comment affirmer la position française des aînés dans l'ambiance d'un mariage
espagnol au Pardo !
La discrète
cérémonie des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit le matin du mariage et
le port du collier du Saint-Esprit par le duc d'Anjou lors de celui-ci étaient
là pour nous réchauffer le coeur et on en avait bien besoin ! Ce jour-là, j'ai
compris mieux que jamais la peureuse incompréhension des Espagnols et la
curieuse ambiance au milieu de laquelle notre «Dauphin» était forcé de vivre.
Quoi qu'il en soit, les Orléans et les orléanistes furent très mécontents des
aspects français obtenus par nos actions opiniâtres. Ce n'était pas
l'essentiel, mais cela faisait plaisir.
On avançait donc.
Le duc
d'Anjou et de Ségovie ayant eu un accident, La Forest Divonne, Esclafer de la
Rode et moi nous rendîmes à l'hôpital cantonal de Saint-Gall en Suisse où nous
vîmes notre pauvre Prince gisant dans le coma. Dans la salle d'attente de
deuxième classe de la gare locale, seul lieu tranquille loin de proches parents
cadets et critiques, loin aussi des journalistes, nous pûmes établir avec le
prince Alphonse les caractéristiques des funérailles à venir. A 8 h du matin,
le 20 mars 1975, le prince Alphonse me téléphonait pour me dire que son père
était mort à 4 h 20. Comme prévu je le saluai comme il convenait et il me donna
ses premiers ordres de chef de maison. Je dirai une autre fois comment se
passèrent des obsèques francisées au mieux, l'étonnement de certains et la
réception du soir, quand les légitimistes furent reçus par le prince Alphonse,
la princesse Carmen et le prince Gonzalve. Que d'émotions en ces heures lourdes
de significations, sur une terre étrangère en compagnie de nombreux dynastes de
diverse nationalités et ne comprenant guère ce qui était en train d'arriver !
Difficile position
Devenu roi
de droit pour les légitimistes, le prince Alphonse eut progressivement à
définir sa difficile position. A la suite d'un entretien à l'ABC que plusieurs
d'entre nous jugèrent décevant, nous exigeâmes un texte clair que le nouveau
chef de maison signa le 3 août 1975, sous forme de lettre à M. le duc de
Beauffremont et dont j'avais établi la moindre ligne lors d'une discussion
ardue. Pour les choses les plus graves, le prince Alphonse, qui arborait alors
le titre nouveau de duc d'Anjou, faisait preuve d'une prudence pouvant mettre à
mal une impatience qui me semblait fort... légitime ! De même que pour certains
discours et pour les deuxième et troisième éditions de l'État présent de la
maison de Bourbon, tout ce qui était capital était le fruit d'une négociation
pointilleuse. J'ai dû capituler sur beaucoup de points pour conserver
l'essentiel, sachant que ce qui était obtenu n'était quand même pas si mal que
cela et qu'on pouvait l'admettre comme définitif ; je suis certain que
certaines choses arrachées de haute lutte, après des semaines de discussion,
lui furent pénibles outre-Pyrénées, ce qui me valait des réflexions motivées
d'un duc de Cadix vivant au milieu de l'incompréhension des siens.
Certes, le
prince Alphonse était aimable et courtois, encore que parfois très préoccupé
par son travail, ses ennuis conjugaux, son deuil de l'aîné... Il sut me
supporter jusqu'à la fin, c'est-à-dire vingt-six ans, car je fus son secrétaire
durant la moitié de sa vie trop brève, ce qui est expliquer combien je le
connaissais !
Certes, le
Prince n'a pas toujours été heureux de mes actes, mais je ne lui ai causé
aucune catastrophe et j'ai fait marcher pas mal d'affaires qui l'intéressaient.
Nous nous téléphonions très souvent et j'avais pour ainsi dire l'impression que
je pouvais toujours l'atteindre à l'autre bout du monde ; je n'ai cependant pas
eu à lui téléphoner à l'hôtel de Beaver Creek, mais j'ai sur moi, bien
précieux, sa dernière photo d'identité, celle qu'on lui fit faire de toute
urgence à Paris : pour que son passeport français puisse avoir un visa
américain, il nous fallait des photos à laisser au consulat de la rue Saint
Florentin...
Prince français, prince espagnol
Pauvre
prince ! Si ceux qui le connaissaient avaient su sa joie quand il signa devant
moi son passeport et sa carte d'identité français ! Il réclama un téléphone et
se mit à appeler parents et amis pour annoncer qu'il était en règle avec la
France.
Ses voyages
à travers notre pays, la qualité de l'accueil à sa personne et à ses discours,
sa position de maire d'honneur et de citoyen d'honneur de plusieurs villes de
France, sa réception aux Cincinnati comme représentant de Louis XVI, son
arrivée au Jockey-Club et à l'Automobile-Club de France étaient pour lui de
grandes joies et plus d'un a remarqué que si son testament de 1984 est écrit en
espagnol, il n'y a rien de relatif à l'Espagne !
Le feu
Prince s'était progressivement transformé à la suite d'un incessant dialogue
entre lui et ses conseillers, entre sa personne et les représentants de la
nation. De discours en discours, on pouvait suivre l'évolution d'un homme de
bonne volonté qui s'était documenté sur la France de l'ancien régime, sur les
désastres de la Révolution et sur tout ce qui était advenu depuis. Il n'avait
pourtant pas été éduqué pour tenir le rôle qui fut le sien, la famille royale
d'Espagne ayant occulté au maximum les implications dynastiques de l'aînesse :
il suffit de lire les actes de naissance des fils de «don Jaime» et les
renonciations espagnoles arrachées à cet infant que plus d'un essaya de
dégrader... Le prince Alphonse en avait lourd sur le coeur et il lutta toute sa
vie pour son nom (de Bourbon et non pas de Bourbon-Ségovie comme on l'avait
inscrit à sa naissance pour imaginer une nouvelle branche cadette du genre
Bourbon-Séville !), pour sa qualité d'Altesse Royale, toujours niée par une
«camarilla» agissante afin de l'effacer dans l'ordre dynastique espagnol, alors
qu'on le considéra bien comme dynaste quand on lui demanda d'être présent au
moment de la désignation de son cousin comme prince d'Espagne, etc.
Pour lui,
tout se tenait. Prince franco-espagnol ou hispano-français comme il aimait à le
dire en public, il arborait comme son père un écu parti de France et d'Espagne,
tout comme ses aïeux Bourbons qui portaient de France et de Navarre. Pour le
bien commun de l'Espagne il admit la volonté successorale de Franco, homme
qu'il respectait infiniment, mais il affirmait qu'il fallait compter avec lui.
Le Prince et sa tradition
Je n'ai pas
toujours compris ni suivi certains de ses raisonnements qui étaient souvent
fonction d'une situation difficile sur divers plans, et qui relevaient
parfois de combinaisons d'un genre italien, trop obscur pour moi. Il avait
cependant souvent raison et son attitude en demi-teinte, découlant du profil
bas qu'il voulait toujours voir observé autour de lui, lui apportat finalement
beaucoup de succès.
Ce Prince ne
prétendait à rien. Il disait lui-même qu'il n'était qu'un aîné et que les
Français n'auraient qu'à se débrouiller avec cette notion le jour venu. Il
déclarait qu'il n'était ni intégriste, ni légitimiste. Les Français se
contentaient de la République et on avait le temps de voir venir des
changements. La tradition qu'il incarnait et qui n'avait certes rien à voir
avec la républicaine, se faisait jour en lui de façon impérieuse. Il avait
d'ailleurs une grande admiration pour la France qu'il mettait en parallèle avec
d'autres pays par trop désordonnés. Je lui disais cependant que l'anarchie
française pouvait lui apporter bien des réflexions...
Ayant
beaucoup souffert dans sa vie privée et publique, le feu Prince n'aimait pas
faire de peine aux gens, ce qui entraînait trop souvent un manque de vigueur
dans la direction des affaires, mais, il faut l'admettre, il était de plus en
plus souvent exaspéré par les attitudes de certains légitimistes obséquieux et
d'une grande nullité dans le service. Il souffrait aussi des leçons données par
les excités du drapeau blanc et du Sacré Coeur... ce qui me valait ensuite de
longues conversations pour remonter la pente en faveur de symboles
obligatoires. Que de peines certains ont pu nous causer !
Je ne dirai
rien ici sur la piété du Prince qui était par ailleurs un vrai Bourbon comme on
l'entend dans notre histoire, Louis XIII et Louis XVI exceptés. Je renvoie au
n°4 des Cahiers de Chiré parus cet été 1989. Ce n'était pas un saint de vitrail
et certaines de ses théories pouvaient surprendre, mais il est certain qu'il
était devenu une autorité morale qui pouvait gêner.
Prince de son temps
Souvent
triste et fataliste, le prince Alphonse devait ressentir plus que tout autre
l'hostilité du monde anti-chrétien, donc, anti-traditionnel et dans lequel il
n'avait finalement pas de place en tant que tel. Prince de son temps, il aimait
les finances et réussissait remarquablement dans la banque : il savait que l'on
convoitait ses places alors même qu'il obtenait de remarquables résultats qu'il
me montrait chaque année avec plaisir lors de la publication des performances
comparées des meilleures entreprises espagnoles.
C'était
d'ailleurs une ironie des choses pour moi que de servir une Prince financier,
alors que je ne comprends rien à ce genre de question, et sportif, alors que je
déteste le sport ! Plus que jamais je tiens pour vraie cette parole de Pascal
qui me semble bien cruelle et que j'avais pourtant glissée dans une
conversation : «J'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule
chose, qui est de ne savoir pas demeurer au repos dans une chambre». 1955,
1984, 1989... Comment ne pas penser aussi à la première Épître à Timothée, 4, 8
?
Très moderne
par beaucoup de ses aspects, il habitait une maison qui fut ultra-moderne il y
a peu de dizaines d'années, le prince Alphonse était quand même très courtois.
J'ai dit que sa réserve naturelle le mettait en demi-teinte, mais il savait
rire de bon coeur et même (je l'ai vu rarement) à gorge déployée. Il avait
besoin de communiquer et de sortir d'un pays qu'il supportait parfois
difficilement. Il téléphonait souvent le matin pour ne rien dire, ou presque,
histoire d'entendre une voix familière et française.
Dieu a permis
qu'il repose en terre espagnole alors que son destin était français (il l'avait
pleinement admis) et qu'il se sentait aussi chez lui en Italie.
Je crois
qu'il aurait fait un bon roi et M. le ministre Jean Foyer n'a pas hésité à dire
publiquement qu'il aurait été un bon président d'une Europe à laquelle il
pensait avec force.
Vérités premières
Après un
infant sourd-muet et de bonne volonté, encore qu'engendrant mille difficultés
(je conterai plus tard les péripéties de mon service auprès de «don Jaime»), la
fréquentation du prince Alphonse était un plaisir et un honneur. Certes, après
son accident de 1984, la mémoire lui faisait défaut et il déplorait lui-même
ses impatiences envers ses collaborateurs, mais comme il était têtu, pas mal de
discussions pouvaient advenir, se prolongeant durant des mois et même des
années... Tout n'était pas facile, mais on avait parfois la surprise de
l'entendre énoncer quelques affirmations comme venant naturellement de
lui, alors qu'elles n'étaient que le fruit de longues démonstrations sans fin
recommencées.
J'avoue que
je m'en suis parfois bien amusé. Mais la pédagogie n'est-elle pas à base de
répétition ?
J'ai donc
souvent répété, parfois avec de vives impatiences, quelques vérités premières
et choquantes pour la nature sensible d'un tel Prince. Mais il me paraissait
évident que certaines choses ne pouvaient passer. Je voyais loin, lui aussi,
mais pas toujours comme moi. Je crois cependant que l'un et l'autre avons fait
au mieux pour préserver l'avenir dans l'attente de l'onction rémoise. Lui comme
Prince très intelligent, d'esprit supérieur et pragmatique, ayant compris le
but et les enjeux, moi, beaucoup plus bas, comme conservateur des symboles
d'une royauté défunte et même comme une sorte de conscience du chef de maison,
car c'est là, qu'on le veuille ou non, le rôle bien naturel de son chancelier !
J'espère n'avoir point été un serviteur inutile et même avoir combattu le bon
combat. L'histoire et le jugement final me le diront.
Hervé PINOTEAU
Source : <http://www.vivat-rex.com/roipolitique.html>